Hommage en « Ré » philosophique pour le Professeur Marcien Towa

C’est une petite note de ta fille Evelyne qui nous a annoncé ton départ. 83 ans ! Le souvenir est pourtant vif dans mon esprit. Je suis peut-être l’un des rares universitaires camerounais à écrire encore « des éloges pour les disparus », c’est la preuve que vous nous avez menés à bonne école.

Depuis combien de temps goûtais-tu à l’éméritat ?

Marcien, tu fus un tempérament ardent, tu t’es accommodé d’une vieillesse prolongée, tu nous as instruit, tu as bercé nos enfants, tes petits enfants. L’incroyant que tu as été philosophiquement, a été rappelé doucement par Dieu mais quel choc pour ta famille et pour tes amis, ceux de ton âge, peu nombreux, tonton Prof. Basile-Juléat Fouda, Prof. Louis-Paul Ngongo, Paul-Barthélémy Biya Bi Mvondo, Prof. Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Baptiste Beléoken, les jeunes Prof. Eloi Messi Metogo, Prof. Owono Kouma Ndzié.
Je voudrais offrir à ton épouse, Eutropie notre maman, mon témoignage de sympathie et d’amitié. Je suis de tout cœur avec vous, je partage votre chagrin et si possible, vous apporte un peu de réconfort dans cette dure épreuve qui enlève un être cher, un ami, un papa, un collègue.
Marcien, comme professeur, comme ami comme parent tu étais bien intégré dans ma famille, tu as été un compagnon agréable et serviable, je me souviens de tes larmes aux obsèques de l’Abbé Sylvain Atangana ! Tu as été un scientifique et un humaniste ouvert sur la vie et sur le monde, un pédagogue hautement responsable, à l’esprit innovateur et profondément conscient des objectifs globaux de la formation qu’on doit dispenser à des étudiants universitaires, voilà pourquoi beaucoup d’entre nous avons étudié et consacré nos recherches à ta pensée.
Un poète a dit que nous passons toute notre vie à empêcher la musique et qu’à cause de notre esprit turbulent et encombré nous ne prêtons pas suffisamment attention à cette musique intérieure qui traduit l’harmonie de l’univers. Marcien, tu as fini de jouer ta partition. Tu peux désormais accorder toute ton attention à la symphonie totale. Je te dis – avec mes frères les Dr Jean-Yves, Jean-Eric, Jean-Cyrille, Jean-Charles – au revoir et nous t’assurons de notre fidèle souvenir.

Un passionné de son époque

Souffrez que je me tourne vers vous à présent peuple d’universitaires. Lorsqu’on pense à M. le Professeur Marcien Towa, on pense avant tout à un homme qui s’est intéressé passionnément à son époque, et qui l’a sans doute aimée passionnément. Car il ne la blâma jamais qu’avec modération, et dans ce qu’elle est, et dans ce qu’elle va être, à quoi il se fût adapté sans trop de peine, s’étant déjà adapté beaucoup. Le changement de civilisation qu’il prévoit, comme nous tous, ne semble pas l’émouvoir autrement, il en constate et analyse les signes sans plus. Je viens de dire émotion ? Qui ne se souvient donc pas de sa critique de l’émotion senghorienne ?
On pense aussi à un homme qui est né quand il le fallait, parmi les engouements et les instruments mêmes qui pouvaient le mieux apaiser sa curiosité planétaire. Ce n’est certes pas lui qui eût dit avec Tolstoï : « Il est impossible que des hommes qui ont renoncé à penser ne s’émerveillent pas devant des aéroplanes. » Pascal veut que tout notre mal vienne de ce que nous ne sachions pas rester dans une chambre. M. le Professeur Marcien Towa est sorti sans cesse de sa chambre, et il lui en est advenu un bien infini. Le tapis volant sur lequel il fit et refit le tour de ce globe est un morceau détaché du tapis de velours qu’il foula tout le long de sa carrière. Personne dans le Cameroun de ce siècle n’a été de son vivant plus reconnu, plus loué, plus comblé que M. le Professeur Marcien Towa. Il est comme impossible de lire à son propos autre chose que des panégyriques. On s’en effraye presque pour lui lorsqu’on a trouvé sous sa plume cette phrase : « Voulez-vous nuire à quelqu’un ? N’en dites pas de mal. Dites-en trop de bien. » Un des miens et certainement l’ami fidèle a écrit alors : « La philosophie camerounaise à l’heure du soupçon : le cas Marcien Towa ».

La curiosité de M. le Professeur Marcien Towa, qu’il garda jusqu’à sa fin, qui fut à 83 ans, n’est pas plus une qualité ou un défaut que n’est qualité ou défaut d’avoir les cheveux gris ou les cheveux blancs. Montaigne a écrit des choses peu aimables pour la curiosité chez les grands vieillards. S’intéresser à quoi que ce soit d’un monde qu’on va quitter à jamais dans quelques années ne satisfait pas la raison. Les philosophies sont une question d’âge, cela, on ne l’a jamais dit ; l’«  à quoi bon ? » est discutable dans une bouche de 20 ans ; c’est l’âge que j’avais quand j’ai lu L. S. Senghor : Négritude ou Servitude, Yaoundé, Clé, 1971, 115 pages, il a été écrit un an avant ma naissance. L’observation précédente, ne l’est pas dans une bouche de soixante. Mais cet intérêt presque posthume pour le monde a quelque chose d’une vertu, on en convient, par la tenue, la domination de soi, le courage en un mot qu’il implique. C’est la raison pour laquelle tu as publié Identité et Transcendance (Thèse de Doctorat d’État soutenue en 1977) ; ce n’est qu’à la porte de l’au-delà que tu la livres à la communauté scientifique comme pour dire : voici ce pourquoi je me suis battu toute ma vie ! D’autre part, la société se sent justifiée de prendre à cœur mille babioles de la terre, quand elle voit un vieillard les prendre à cœur aussi fort qu’elle. La curiosité chez les grands vieillards a, de nos jours, très bonne presse. Elle fait partie des attributs obligés de l’homme vraiment moderne, c’est-à-dire de l’homme idéal, comme on sait.

Il est important que nous marquions une pause après avoir prononcé le mot « vieillard ». À quatre-vingt-trois ans, Marcien Towa était-il un vieillard ? Deux semaines avant sa mort, il promenait encore sa longue silhouette dans ses plantations : c’est son compagnon de paysan qui me l’a dit. Il faut bien quand même prononcer ce mot, les Romains nous y forcent, qui nommaient senex tout homme de soixante ans. Mais on ne peut le prononcer ici qu’en rappelant la jeunesse magnifique de Marcien Towa, que nous aurons d’ailleurs l’occasion de rappeler plus loin à un autre propos.

Marcien Towa est l’homme du concret. Il s’y ébat comme dans la rivière d’Akono. C’est là qu’il a rencontré ma famille. Chiffres, dates, statistiques, graphiques, cartes, et puis d’autres statistiques, d’autres graphiques, d’autres cartes sur le même sujet, faits à une autre date. Ah ! Nous n’avons pas affaire à un abstracteur de quintessence ! Tout ceci précis, minutieux, clairement conçu, et clairement écrit. Lorsqu’on a sous les yeux, polycopié, un des cours de Marcien Towa à l’École Normale Supérieure de Yaoundé, on voit tout se présenter — titres, sous-titres, divisions et sous-divisions multiples, mots et phrases soulignés de façons diverses — avec la netteté, l’économie, et la pureté d’écriture d’une fugue de Bach. Cela faisait une forte impression sur ses auditeurs. Nous ne pouvons pas le comparer puisqu’il n’y avait personne avant lui ! Il a d’abord été Instituteur diplômé de l’École Normale d’Instituteur de Caen en Normandie. Il a su mettre ensemble Hegel et Bergson, voilà peut-être pourquoi il avait le goût de la méthode. J’ai interrogé les deux des quatre mousquetaires de la période d’Akono qui restent en vie. Basile-Juléat Fouda (80 ans), Paul Barthélémy Biya Bi Mvondo, (83 ans), Louis-Paul Ngongo (84 ans), Fabien Eboussi-Boulaga (81 ans) Ils disent de lui : « C’était un maure », et aussi : « C’était un monsieur. » « Son allure anglo-saxonne, disent-ils encore, n’était pas guindée : naturellement flegmatique, mais avec un esprit si Camerounais, si Eton ! » Il a fait un peu, semble-t-il, pour la philosophie en terre africaine, ce que Bergson a fait pour la philosophie tout simplement. Bergson a exposé, dans la langue de Voltaire, tout le dédale du subconscient moderne, ce que Marcien Towa a fait avec sa matière liée intimement au contemporain. On songe au mot de Vauvenargues : « La clarté orne les pensées profondes. » À celui de Valéry : « La véritable beauté ne s’exprime jamais sous un voile. » À celui de Rodin, parlant de la sculpture grecque : « La raison pour laquelle l’antique est aujourd’hui mal compris, c’est qu’on ne l’aborde pas avec les idées assez simples. »
« Le problème est de saisir le lien qui assure leur cohésion, leur structure d’ensemble. Ce lien général, nous dit Towa, cette structure d’ensemble, ne serait rien d’autre que la philosophie négro-africaine dans sa spécificité. En réalité, cette interprétation des données ethnologiques n’a pas pour objet d’établir l’existence d’une philosophie négro-africaine. Le résultat, but essentiel de l’entreprise, est obtenu dès l’instant où le concept de philosophie est élargi jusqu’à coïncider avec celui de la culture. Car l’ethnologie ou l’anthropologie culturelle a déjà établi que toute société humaine a une culture. Donner à la philosophie la même extension que la culture revient donc à poser aussi l’universalité de la philosophie. La philosophie, c’est le sens général de l’être – dans le monde de toute société. »
Tout est excellent dans cette phrase, fors les derniers mots. Être et Société sont deux notions tout à fait différentes, et l’on peut imaginer un discours sur l’Être à l’extrême, et qui serait accordé à un soin subtil de ne pas aller au fond de la société. Autrement dit, il n’y a pas d’être en dehors de la société. Beaucoup d’entre nous ne connaissent pas et ne saisissent pas sur quoi a travaillé Marcien Towa, mais nous pouvons reconnaître qu’il a, chaque fois, donné l’impression vive de savoir ce dont il parlait, et d’en parler sans passion.

Magister dixit.

Nous ignorons s’il a dit la vérité. Mais nous n’ignorons pas ce qu’il a dit de la vérité. Je veux dire de la philosophie : « l’ethnologie, décrit, expose, explique mais ne s’engage pas (du moins pas ouvertement) quant au bien-fondé de ce qui est ainsi décrit, expliqué. Elle trahit aussi la philosophie parce que la pierre de touche qui lui permet d’opérer un choix entre les diverses opinions est avant tout l’appartenance ou la non appartenance à la tradition africaine, alors qu’un exposé philosophique est toujours une argumentation, une démonstration ou une réfutation. Ce qu’un philosophe retient et propose est toujours du moins en droit, la conclusion d’un débat contradictoire, c’est-à-dire d’un examen critique et absolument libre ».
Le Professeur Marcien Towa a été un homme engagé, un homme à l’esprit libre. Son esprit donne l’impression d’être si libre que, par moments, nous serions tentés de nous demander si cette pensée libre ne frôlait pas la libre pensée. Mais non, il n’en est pas question. Il vivait son christianisme, qui est la seule attitude concevable si on y croit : croire au christianisme, et ne pas le vivre, c’est le fait d’un aliéné. On nous dit — est-ce un symbole devenu légende ? — qu’il lisait un peu chaque matin de La Fontaine et de la Bible, ce qui signifierait qu’il satisfaisait en soi et le moraliste et la personne morale. Cependant Marcien Towa est resté très discret sur cette partie morale de l’homme, tant la sienne que celle de l’homme en général. Catholique, agnostique plus qu’incroyant, si on l’ose dire, discret de toutes parts, il était bien en place pour être un moralisateur. Cette tendance est absente de son œuvre ; mais je me devais de le souligner parce que son absence saisit ; nous permettra-t-on de dire que d’aucuns la regrettent un peu ? Aux basses époques, où le bon ton est d’être ordurier ou complaisant à l’ordure, on serait heureux qu’un auteur respecté bravât les ricanements du bon ton, en prenant position sur la morale, et écrasât de son mépris ce qui ne mérite que le mépris.

Je voudrais conclure en laissant certains dans la soif et la faim, ce quelque chose en bouche qui est le désir, pour d’autres. Je vous invite à un dépassement de la satisfaction du « bienassimilationnisme ». Parce que le Professeur Marcien Towa, en définitive, a montré tout au long de ces 52 ans de carrière universitaire (c’est le 2 septembre 1962 qu’il a regagné le Cameroun), à travers de nombreuses recherches que le monde du Vouloir n’est pas seulement livré à l’Occident et qu’il n’appartient pas non plus au hasard. Nous n’avons pas d’autre but que d’éliminer le hasard. Nous devons chercher dans notre histoire, un but universel pour nous réaliser dans l’existence et développer nos propres personnalités. L’homme Africain doit s’efforcer de comprendre fidèlement l’histoire, d’appréhender le vrai car le vrai ne doit pas résider seulement dans la superficie sensible comme nous l’ont fait croire la Négritude et l’Ethnophilosophie. En toute chose, en particulier, dans tout ce qui est être scientifique et valorisé, la raison ne doit dormir, elle ne doit pas être titubante et ivre. Il faut user de la réflexion. Il ya deux semaines, à l’université de Houston un collègue m’a dit, en regardant la grande assemblée des universitaire, qu’elle est une toile peinte et que les personnages pressés sur les gradins n’ont pas plus de réalité que certaines peintures foraines des baraques de (son) enfance. Le confrère est formel sur l’irréalité du public académique ; il se tait sur la réalité ou l’irréalité des académiciens. Quoi qu’il en soit, c’est l’avenir surtout qui donne la mesure de tant de trouble irréalité. Plutarque dit d’un de ses héros qu’il «  se précipitait dans l’indifférence de l’avenir ». Non l’avenir n’est pas indifférent, c’est nous qui sommes indifférents à l’avenir c’est ce que Towa nous laisse comme message.

Pour une dernière fois, je me tourne vers votre douce épouse Amougou Eutropie, vers vos 7 enfants, donc 4 vous ont précédé dans l’au-delà, Evelyne, Patrice, Mchel, Sophie Bellet, ici présents, Béatrice-Gisèle Towa-Fouda ma douce homonyme (décédée le 13 mars 1998 à l’âge de 36 ans), Liliane Towa Ndzié (décédé en 1974 à 11 ans), Jean-Philippe Towa Foé Amou (décédé le 25 octobre 2007 à 40 ans), Towa Binéli (décédé le 8 février 2011 à 36 ans) pour leur offrir notre amitié et nos condoléances.

Par Le Dr Vincent Sosthène Fouda

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